Gnocchi au beurre de sauge

Gnocchi au beurre de sauge
Gnocchi au beurre de sauge

Depuis mon plus jeune âge et surtout depuis mes 14 ans, j'ai traversé quelques crises aiguës dans mon alimentation. Ce phénomène étrange porte une appellation, d'origine peu contrôlée, qui cache d'autres terminologies barbares : TCA - troubles du comportement alimentaire ("hyperphagie" d'abord, puis "anorexie mentale de forme restrictive", dans mon cas). Bien qu'étant guérie, depuis une dizaine d'années et n'ayant aucun souci avec ce sujet, je suis encore en froid ou en crise avec quelques aliments et de très légers symptômes peuvent réapparaitre ponctuellement dans certaines situations ou avec certaines personnes. Tout n'est pas parfait ni tout à fait comme tout le monde, même si j'ai trouvé de petits aménagements pour composer avec mes difficultés passagères.

L'éviction de la bonne vieille patate de la liste de mes aliments consommables remonte à mes 18 ans environ, si l'on fait abstraction de ses quelques retours occasionnels dans mon assiette sous forme de gratin aux cèpes...

Pourquoi un tel rejet de la pomme de terre ? Aucune certitude à ce sujet. Peut-être un effet boomerang d'une "grosse patate pourrie", à répétition, lancée à mon encontre dans l'enfance. Peu importe. Toujours est-il que la pomme de terre est devenue petit à petit un aliment rebuté, non à cause de son goût, ni de sa potentielle toxicité, mais en raison d'une peur irraisonnée. Chacun ira de son interprétation. Sur le sujet "anorexie", de toute façon, j'en ai entendu des vertes et des germées, même de la part de prétendus spécialistes.

Bref, revenons à notre ancien mouton noir, la pomme de terre, avec laquelle je n'avais pas réussi, depuis ma guérison, à me réconcilier...

Gnocchi au beurre de sauge
Gnocchi au beurre de sauge

Pourtant, quand une amie (qui se reconnaîtra) m'a confié avoir peur des pommes de terre germées après en avoir découvert quelques-unes, se développant en sourdine sous son évier, j'ai trouvé une solution pour l'aider.

Un après-midi, nous avons pris le temps de jouer avec des pommes de terre à bourgeons, des pommes de terre à yeux, des pommes de terre à cornes, des pommes de terre à branches. Nous avons d'abord cherché à quoi chacun de ces bourgeons ressemblait.

Puis j'ai redonné vie à Mme Patate, lui ai prêté ma voix, l'ai laissée se confier à mon amie, l'interroger : "pourquoi as-tu peur de moi ? Tu ne me trouves peut-être pas jolie ?!... Et oui, je suis différente... J'ai ce bourgeon qui a poussé là-haut, j'en ai un autre qui point sur le côté, ce n'est pas très esthétique, c'est vrai, d'autres pommes de terre sont toutes lisses, toutes douces, toutes fraîches. J'ai vieilli, que veux-tu, ma peau s'est fripée, je me suis déformée, mais je ne suis pas méchante, je ne te veux aucun mal, encore moins te faire peur. Je ne suis pas un monstre, je suis simplement une vieille patate... Apprends à m'accepter si tu ne peux pas m'aimer. Je ne suis plus consommable, mais s'il te plait, n'aie pas peur de moi".

La patate en devenait presque touchante - risible également, certes. A la fin de la journée, mon amie faisait un selfie avec une pomme de terre germée dans la main. Le cliché improbable...

Gnocchi au beurre de sauge
Gnocchi au beurre de sauge

Pour vaincre ma crainte de la pomme de terre, je n'ai pas passé un après-midi à en manger sous toutes ses formes, j'ai eu une sorte de "déclic" qui, progressivement, a fait son chemin.

L'événement déclencheur : un plat de pommes de terre, a priori (au nez donc), bien cuisinées. Par l'odeur alléchée, ma faim s'est éveillée ; mon cerveau aussitôt de questionner : "Depuis quand est-ce que tu as envie de manger des pommes de terre ?" L'événement s'est évanoui ; je n'ai pas touché aux pommes de terre.

Un peu plus tard, alors que je découvrais, dans un magazine, une recette de salade de pommes de terre nouvelles préparée avec des pois croquants et du basilic, la faim s'est à nouveau fait ressentir et moi de penser : "Je me mets vraiment à avoir envie de manger de la pomme de terre... ! Bon sang, que se passe-t-il ?"

Et quand un plat de pommes de terre sautées posé sur la table, chez mes parents, a suscité la même réaction, la semaine dernière, j'ai compris que j'avais changé. Les pommes de terre étaient à portée de main, j'aurais pu en manger, mais dans la maison familiale, les défis sont plus difficiles à relever. L'histoire de l'hyperphagie, de l'anorexie reste trop ancrée. Je n'ai pas réussi à dire "je vais goûter ces pommes de terre". J'ai songé que je m'en préparerais, de retour chez moi, et ayant trouvé de la sauge dans le jardin, j'envisageais de réaliser des gnocchi au beurre de sauge.

Samedi, je devais garder des enfants chez eux. En découvrant les pommes de terre sautées préparées par leurs parents, je me suis dit que le temps de la réconciliation était venu. Les gnocchi seraient une autre étape. Là, il fallait avancer, faire ce petit pas de plus, manger des pommes de terre. Je ne suis plus malade, certaines de mes peurs n'ont plus lieu d'être, je peux les dépasser ! Me réconcilier avec la pomme de terre, c'était un peu me réconcilier avec moi-même (cette phrase est aussi étrange que cocasse). Je suis, plus que jamais, dans cette dynamique, ces derniers temps.

J'ai servi les enfants. Poulet courgettes pommes de terre. Je me suis servie. Poulet courgettes pommes de terre. On a mangé, on a parlé. J'ai aimé les pommes de terre. Je crois que je les ai toujours aimées au fond. Le repas s'est poursuivi. On a débarrassé la table et j'ai fait la vaisselle. On a préparé des moelleux au chocolat, avant de regarder "le" dessin animé du samedi et de jouer à la maîtresse (j'étais la mauvaise élève).

Fin de l'histoire et des haricots... à l'eau (j'ai arrêté depuis longtemps, en réalité), car je mangerai désormais des pommes de terre. Je n'en suis pas morte et j'ai même apprécié !

Gnocchi au beurre de sauge
Gnocchi au beurre de sauge

Pour illustrer un article censé fêter une réconciliation avec la pomme de terre, j'aurais pu choisir une autre recette, je vous l'accorde. La pomme de terre est finalement peu visible... Chaque chose en son temps ! J'avais envie de tester les gnocchi maison depuis longtemps. Ce sont mes premiers. Ils sont très irréguliers et j'aurais dû les faire un peu plus petits. Ils ne gagneront pas le prix des plus beaux gnocchi du monde, ni des meilleurs d'ailleurs, mais ils auront eu le mérite de me faire progresser. Je retiens qu'associés au beurre de sauge, ils sont devenus à tomber. Grosse révélation... Une tuerie ni plus ni moins ! J'avais ajouté un peu de parmesan mais il s'est révélé de trop. Je conseille de déguster les gnocchi juste avec ce beurre plein de saveurs. Quant au goût des feuilles de sauge qui finissent par frire dans le beurre et l'huile d'olive, je n'ai pas de mot pour le décrire... Je suis conquise. 

Je ramasserai de la sauge beaucoup plus souvent à l'avenir et j'en mettrai dans mon prochain plat de pommes de terre (pas écrasées ni cachées, mais bien entières).

Pour la petite histoire, "sauge" vient du latin salvia, "qui guérit", et je crois qu'elle m'a aidée à guérir de mon refus de manger/cuisiner de la pomme de terre ; de mon refus de reconnaître que je peux apprécier un plat à base de pommes de terre.

Gnocchi au beurre de sauge
Gnocchi au beurre de sauge

Pour 8 personnes

 

Les gnocchi

  • 1 kg de pommes de terre
  • 300 g de farine T65
  • 1 oeuf
  • Sel et noix de muscade

 

Le beurre de sauge

  • 50 g de beurre
  • 1 c. à s. d'huile d'olive (pour que le beurre ne brûle pas)
  • 5 feuilles de sauge fraiche
  • Sel et piment d'espelette (ou sel au piment d'espelette)

1. Les gnocchi. Cuire les pommes de terre à l'eau jusqu'à ce qu'elles soient fondantes. Les éplucher à chaud - même pas besoin d'avoir un Willi Waller - et les passer au moulin à légume (j'ai écrasé à la fourchette). Laissez tiédir. Dans un saladier, creusez un puits au centre de la purée, versez l'oeuf et la moitié de la farine. Amalgamez ces ingrédients. Ajoutez le sel et la muscade. Ajoutez le reste de farine et réalisez une boule homogène. Formez des saucissons de 1 à 2 cm de largeur. Coupez-les en tronçons de 1 cm. Rayez-les à l'aide d'une fourchette. Farinez.

2. Le beurre de sauge. Mettez le beurre, l'huile et les feuilles de sauge dans une casserole. Faites cuire et infuser.

3. La cuisson des gnocchi. Faites bouillir de l'eau dans une grande casserole. Salez. Plongez-y délicatement les gnocchi. Récupérez-les à l'aide d'une écumoire quand ils remontent à la surface. 

4. Le dressage. Versez les gnocchi dans les assiettes, arrosez de quelques cuillerées de beurre de sauge. Décorez éventuellement avec une feuille de sauge. Ajoutez un peu de sel au piment d'espelette.    

Gnocchi au beurre de sauge

Sources d'inspiration :

- "Comment préparer les gnocchi de pomme de terre", Un déjeuner de soleil, 19 janvier 2012 ;

- "Gnocchi con crema di zucchine, pinola e basilico", Un déjeuner de soleil, 20 mai 2009 ; 

- "Gnocchi et cuissot de sanglier", Pâtes & Gnocchi, Marabout, 2001, pp. 46-48 ;

- "Le Willi Waller", Les têtes à claques, 2006 ;

- Ane Brun, "To let myself go", A Temporary Dive, 2005 ; 

- Daniel Pennac, Journal d'un corps, Gallimard, 2012. 

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Estelle 29/06/2017 00:06

C'est impensable, qui peut bien avoir peur des pommes de terre ?! ( ͡° ͜ʖ ͡°)
Ah mais oui c'est moi xD
Merci pour la jolie découverte "sauge" et félicitations pour tous ces progrès accomplis !
Bisous à toi !