Le jour où j'ai obtenu mon C.A.P. Pâtissier

C'était il y a une semaine, lundi 8 juillet.

Au matin, j'alternais entre des accès de stress et un jem'enfoutisme exaspérant. "De toute façon, si je ne l'ai pas, ce sera la faute de Papa, puisque c'est son anniversaire". J'ai le sens des responsabilités... et de l'humour.


Je revoyais le prof durant l'examen, toujours derrière mon dos, toujours quand il ne fallait pas.

Quand ma crème anglaise collée à la gélatine avait pris au frais alors que je devais encore y incorporer de la crème fouettée, il était là.

Quand je tentais de détailler et façonner mes pains au chocolat en 10 minutes avant la pause et que la pâte s'échauffait sur le marbre, il était là.

Quand je me rendais compte que je n'aurais pas suffisamment de pâte pour faire mon second disque de biscuit cuillère et que j'en prélevais sur le premier, il était là.

Quand je coulais ma bavaroise pistache dans mon cercle et que du sirop de punchage s'échappait un peu du biscuit, il était là.

Quand je pochais ma pâte à choux comme de la merde, n'ayons pas peur des mots, il était là.

Et quand je sortais ma première plaque de biscuits d'un des fours du haut, me rendant compte trop tard que j'avais présumé de mes forces et qu'à une main, ça ne le ferait pas du tout, que toute la plaque risquait donc de finir parterre, il était là. Mes yeux de chien battu attendrissaient finalement un autre prof qui me tendait une seconde manique avant de s'emparer de ma plaque. Je n'étais pas certaine que cette aide soit la bienvenue et je pensais "nulle nulle nulle, tu es nulle".


Était-il derrière moi quand tout se passait bien ? Jamais !

Quand je repochais ma pâte à choux pour rattraper le chantier commis sur ma plaque, il n'était plus là.

Quand je décerclais mon entremets et en retirais le rhodoïd fièrement, constatant que la bavaroise n'était pas passée par-dessus le biscuit, il n'était pas là.

Quand je glaçais mes éclairs et que le glaçage était bien brillant, il n'était pas là.

Il n'était derrière moi que dans les pires moments et il était évident, au bout de 2 heures de pâtisserie, que j'étais bonne pour repasser cet examen l'année suivante. Je ne lâchais rien, toutefois. Je pâtissais avec cet espoir du désespoir qui me va si bien au teint (pâlot) : "va jusqu'au bout, puisque, de toute façon, tu n'as plus rien à perdre".
Après la pause, j'avais repris mes esprits et je n'étais pas en retard. Le décerclage de mon entremets m'avait redonné de l'énergie, j'y croyais enfin. Quelques compliments lors de la présentation des productions me rassuraient définitivement. J'avais fini, j'avais tout rendu dans les temps, la pression retombait, je versais quelques larmes à la plonge avec ce sentiment que tout ne s'était peut-être pas si mal passé. 


Lundi dernier, pourtant, en matinée, je n'étais plus sûre de rien. "Oui, je devrais l'avoir avec ce que j'ai rendu, mais comment auront-ils noté mon travail de la journée". La réflexion redoutée de toutes les candidates libres revenait : et si je leur avais paru trop "ménagère"... Je ne savais pas, je ne savais plus, je ne me rendais pas compte.

À 13h déjà, j'avais rafraîchi plus de 20 fois la page de l'académie. Lorsqu'à 14h le verdict est tombé, j'étais sur la page, je me cherchais le cœur battant et les mains tremblantes, je n'en connaissais plus mon clavier. À 14h et quelques secondes, je savais que j'étais admise et j'en pleurais.


Il est étrange aujourd'hui de penser que ce C.A.P. ait pu me remuer autant. Mon bac, mes examens post-bac, je ne les ai pas vécus avec autant d'intensité. Pour les résultats du bac, j'étais entourée de mes amis et, à l'époque, je ne pleurais pas devant les gens, je parvenais à garder les larmes pour plus tard, or je ne crois pas avoir pleuré plus tard. Le jour des résultats du bac, j'étais heureuse, mais la joie était différente. Pour mes autres examens, je ne me rappelle pas avoir été contente. J'ai découvert le verdict, seule, apathique. Parfois, je ne sais même plus si j'ai vécu ces années d'Université, tant je ne m'y reconnais pas.


Ce C.A.P., ce petit C.A.P. que d'autres décrochent à 16 ans, je l'ai décroché 16 ans plus tard, toute seule avec mon petit groupe Facebook et le soutien de mes proches. 16 ans après mes 16 ans. 10 ans après ma "renaissance".

Vous ne vous rendrez pas compte de ce que cela représente pour moi et j'estime, pour l'instant, que cet espace virtuel n'est pas le lieu pour en parler, vous ne saisirez pas non plus l'importance des mots qui vont suivre, mais aujourd'hui, je suis fière de moi. Je suis fière de mon parcours depuis 10 ans, des petits pas de chaque jour, des progrès grains de sable pour d'autres qui sont montagnes pour moi. Il y a 10 ans, je n'étais qu'une enfant qui refusait le monde des adultes alors qu'elle avait l'âge d'y être admise. Je ne me sentais pas prête à y entrer. J'ai 10 ans de retard, peut-être, mais ces 10 ans passés à avancer - reculer - tâtonner - me chercher m'ont été nécessaires. Aujourd'hui, j'ai enfin l'impression d'être une adulte (ayant conservé son âme d'enfant). 


Je crois avoir fait le plus simple, au fond, en obtenant ce diplôme, car trouver un poste en ayant eu son C.A.P. en candidat libre ne sera pas chose facile. Je m'accrocherai néanmoins, comme toujours. Rien ne se fait sans douleur, sans patience, sans espoir ni mérite.


Merci encore à ceux qui m'ont soutenue, et à ceux qui ne l'ont pas fait mais qui m'ont donné la hargne d'y arriver.

Sandrine. 

Retour à l'accueil

Partager cet article

À propos

Sandrine

Le blog : http://www.depoussiere-ta-petite-cuillere.fr/ La photographie : https://zeugmaticetoc.tumblr.com/
Voir le profil de Sandrine sur le portail Overblog

Commenter cet article

patounette 22/07/2013 00:02


Quand la persévérance est associée au talent ...


Je dirais que C'était A Prévoir.... 


Que les vents t'accompagnent pour la suite des événements ....


Bisous.

camille 20/07/2013 21:22


Trés touchant et vraiment bravo. Je suis heureuse pour toi !


Continue aussi l'écriture pour la patisserie, mais aussi pour d'autres choses. Mille bravos et du bonheur.


Plein de bises


Camille


 

Isabelle 16/07/2013 10:25


Ton article m'a beaucoup émue et beaucoup fait rire!


Je te félicite et je te souhaite de réaliser tes rêve ce diplôme en poche!


Je me suis revue il y a quelques années en arrière à passer mon CAP cuisine en candidate libre à 35 ans ...


Bravo!

Jackie 15/07/2013 18:31


Bravo et encore bravo ma Sandrine. Je pensais précisément à toi ce midi! Ta prose est très émouvante.Tu as entièrement raison d'être fière de toi et puis en candidat libre il fallait le faire.
Bises un bel été s'annonce. Si tu donnes des cours je viendrai à Lyon...:)Bisous bisous.

Alcaraz valérie 15/07/2013 14:09


Félicitations !!! Il n'y a pas d'âge pour réaliser ses rêves.

Koukie 15/07/2013 13:56


J'ai découvert par hasard votre blog il y a peu de temps. J'ai été si emballée par vos délicieuses recettes que je me suis inscrite aussitôt pour ne pas passer à côté d'une publication. J'avais
donc suivi avec intérêt votre reconversion et bien que je ne vous connaisse pas du tout, j'attendais avec impatience le résultat de votre examen. Je suis donc ravie pour votre réussite et très
touchée par votre témoignage si sincère que je ne peux m'empêcher de vous féliciter et de vous exprimer toute mon admiration pour votre parcours. Un grand bravo et continuez à nous régaler

christelle 15/07/2013 13:31


Coucou ma Sandrine, tu as raison d'être fière de toi, tu es au top:) Ce sera peut être difficile mais je suis sûre que tu vas y arriver! Gros bisous

christiane 15/07/2013 12:20


Et tu peux être fière de toi, moi je suis très fière de toi, il faut du courage pour passer le cap en candidat libre. C'est un sacré challenge, et tu l'as réussi. Un grand bravo

Délia 15/07/2013 12:09


L'incertitude, cette saleté qui ronge dans les moments où le doute s'installe et fait oublier le positif.
La volonté tu l'as eu, tu l'auras aussi pour trouver un joli poste à la hauteur de ta rage de vaincre.


Encore bravo à toi, et encore merci pour ce témoignage émouvant, qui montre bien que quand on tient à quelque chose, peu importent les obstacles, on casse tout et on finit par y arriver.